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DU BOIS à LA DÉRIVE

Publié 10/09/2013 par

Je flotte sur le dos dans l’océan Pacifique. Mes jambes montent jusqu’à effleurer la surface de l’eau. Doucement, lentement, les vagues m’entraînent à la dérive. Je sens le soleil sur mon visage, l’intérieur de mes paupières brûle d’un éclat orangé. Mon ventre submergé, flottant entre le bleu et le blanc, est une piste de danse où l’eau et le soleil s’agitent. Sous la surface, le monde s’est assourdi; je distingue le bruit des mouettes, mais il semble lointain, comme dans un rêve, et le son mouillé de l’eau comprime mes tympans. Le monde extérieur est distant,
 comme est tout ce qui extérieur à cet été perpétuel.

Ces dernières semaines ont été nos adieux à l’été. Nous nous sommes accrochés frénétiquement au moindre souffle de brise, au moindre moment gorgé de soleil; nous avons ri à pleine gorge, hurlé même, en courant sur la plage. Nos cheveux en bataille saturés d’eau salée, nos yeux plissés à force d’être éblouis: on se fichait bien de quoi on avait l’air. Chaque nouvelle journée d’autant plus riche qu’elle venait prendre sa place dans le décompte des jours, et parce qu’on savait que ça ne pouvait durer. Nos casiers, nos salles de classe, ces espaces confinés de calme, 
de livres et d’examens, tout ça nous attendait. Bientôt.

Les cabanes de plages étaient remplies de vacanciers paresseux et de barmen aux bronzages irréels avec des rides profondes sculptées par le soleil sur leur visage. Il y avait aussi le petit vendeur de soda qui ne parlait pas anglais, mais au sourire large comme un rayon de soleil. Il avait les dents de la couleur de ces perles que l’on volait dans les boîtes à bijoux de nos chères mamans quand elles n’étaient pas à la maison et avec lesquelles on se pavanait en faisant comme les grandes.

L’océan fait cet effet-là : il scintille d’une dangereuse extravagance. nos mères vont-elles rentrer et nous surprendre avec leurs talons hauts et leurs bijoux? Est-ce qu’on va se faire avaler nous aussi, comme les sauveteurs, les barmen, les touristes à l’année? Est-ce qu’on ne reviendra jamais?
 Et si non, quelle importance?

On peut être tellement bien à se laisser porter ainsi par la mer. Se sentir tout petit, sentir toutes ces forces qui échappent à notre contrôle. L’océan fait de toi ce qu’il veut, il est plus grand et plus fort que tout ce que tu connais. Dans ses profondeurs se cachent des animaux sans nom et sans visage.

Dans cette situation, il y a toujours la peur qu’une vague vienne te renverser et te fasse boire une bonne gorgée d’eau salée, qu’un requin te prenne pour un phoque paresseux et te dévore ou que tu dérives trop loin du rivage et que tu ne puisses jamais revenir. Les bras en croix et le visage au soleil, je peux cependant cesser de penser et commencer à exister tout simplement. Comme du bois à la dérive. Comme une bouteille à la mer, une lettre d’amour glissée à l’intérieur.
 Et je peux devenir un simple corps, qui se déplace tranquillement.

 

-Jami Villers

QUAND ELLE NE FAIT PAS DES COSTUMES POUR DES FILMS COMME Moneyball OU DES SÉRIES TV COMME Elementary, JAMI VILLERS, BEAUTÉ DU SUD INSTALLÉE À BROOKLYN, ÉCRIT DE MANIÈRE COMPULSIVE. ELLE TRAVAILLE ACTUELLEMENT SUR SON PREMIER ROMAN, ALORS RESTEZ VIGILANT!

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