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JEUX NOCTURNES

Publié 10/16/2013 par

Débusquée – dans les bois, dans la brume.

Vendredi soir, début septembre, quatre jours après la rentrée. Généralement, j’aime l’école, mais cette année je ne suis vraiment pas dedans. J’ai passé l’été avec une gang de gars plus vieux que moi, à faire des mauvais coups et écouter du noise – une musique plus belle que dans les rêves –, des gars qui m’ont emmené dans des concerts et des partys, qui m’ont parlé de l’existentialisme et m’ont appris à conduire manuel. Eux aussi sont retournés à l’école, mais au CÉGEP cette fois. Moi, je suis encore au secondaire et tout me semble juste… niaiseux.

La nuit est tombée. Je suis dans ma chambre et je tords mes longs cheveux en une pyramide soyeuse que je laisse retomber ensuite sur mes épaules. 
Il est tard quand, soudain, j’entends un coup à la fenêtre, puis un autre, comme si c’était de la grêle. Je relève les stores et là je vois Gabriel – comme l’ange, mais en baskets et corduroy. Il est sur le point de lancer une autre motte de terre, ramassée dans le jardin. Il me fait signe. En attendant que je vienne le rejoindre, il jongle un moment avec le morceau de gazon qu’il tient entre les mains.

Je me glisse à l’extérieur et on s’enfuit tous les deux en courant sur la pelouse jusqu’à ce que la route en asphalte nous avale. Nous courons sans parler et nous trouvons bientôt complètement à bout de souffle. « On s’en va jouer à un jeu », me dit Gabriel avant de se remettre à courir, plus lentement cette fois. On est amis, on forme un tout, mais Gabriel est plus vieux que moi, il connait tout le monde et ne veux pas me dire où nous allons. Je ne pose pas de questions, mais je reste un peu en arrière, revenant même parfois sur mes pas, comme pour le décontenancer et lui montrer que je peux bien faire ce que je veux.

On pique à travers des cours arrière et on saute des clôtures basses avant d’arriver à un chemin boueux et assombri par des arbres bas et argentés, certains à peine visibles dans la nuit.

Quelques minutes plus tard, déjà loin dans le bois, je distingue des voix que je connais, et nous débouchons lentement sur une clairière que je connais aussi, mais d’un tout autre angle.

Une gang est assise là, à faire le pied de grue, certains d’entre eux habillés en noir. Un des gars nous aperçoit, Gabriel et moi; il demande à tout
le monde de se taire et d’écouter; il explique les règles d’un jeu auquel je n’avais plus joué depuis l’époque des camps de vacances, et divise le groupe en deux équipes. à « Go! », tout le monde s’engouffre dans les profondeurs du bois, survolté par l’énergie collective. Je reconnais des filles
plus vieilles que moi, plus cool que moi, mais qui s’accrochent à moi, à mes épaules, à mes chevilles et à mes bras pour trouver un endroit où se cacher sans se perdre – et nous voilà, cheveux détachés, shorts en jeans, tout empêtrées dans les buissons et les unes sur les autres. Gabriel a disparu avec d’autres gars, accroupis en groupes de deux ou trois ou s’épuisant à courir à travers des territoires ennemis, marqués de chandails accrochés à des troncs.

Pendant des heures, j’accumule les éraflures et
les piqures d’insectes, et je retiens mon souffle quand je me crois découverte, mon cœur battant intensément. Je finis par abandonner et je m’allonge sur l’herbe dans la clairière avec d’autres filles disant que ce jeu n’amuse plus. On parle en se grattant les jambes et on se roule dans l’herbe en gloussant, entassées les unes sur les autres.

Le bruit de nos éclats de rire retentit au-delà de la clairière tandis que la brume matinale s’avance calmement. Tout le monde finit par s’en aller, en groupes, vers la forêt pour faire on ne sait quoi, ou pour retourner à la maison. Gabriel et moi sommes ensemble, et nous marchons lentement, posément, derrière tous les autres, jusqu’à ce que la brume avale les têtes et les corps et que tout disparaisse.

-Kate Carraway

twitter.com/katecarraway

 

LA TORONTOISE KATE CARRAWAY EST LA MEILLEURE ÉCRIVAINE QU’ON CONNAISSE. ENTRE AUTRES, PARCE QU’ELLE EST CAPABLE D’ÉCRIRE DES TRUCS COMME « PFOOO » ET « FFFFFFFFFFFFFFFFFFF » DANS SES CHRONIQUES SI COOL QU’ELLE ÉCRIT POUR VICE, THE GRID, THE NATIONAL POST ET ELLE CANADA.

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